Agnès Baillon

 

Tout au fond de la galerie, une jeune fille contre un mur.

Elle est posée là, sur son cube, adossée à ce mur blanc, trop blanc.

Une émotion particulière nous vient de cette jeune fille blanche, trop blanche, suspendue au loin.

Cette place lui va. Elle est à peine visible.

Une sculpture se voit sur toutes ses faces, mais cette convention est ici inutile.

Cette sculpture cherche à disparaître, à s’effacer… Et notre regard la retient…

 

Ainsi se présentent tous les personnages de Baillon, ils s’excusent, s’excusent d’être là, d’être, tout simplement…

Leurs présences discrètes et incertaines parviennent pourtant à nous arrêter… Que réveillent-t-ils en nous ?…

Ils dansent, ils chantent quelquefois, mais cela semble inutile, leur insignifiance persiste.

 

Cette fois ci, immobile, contre le mur blanc, les bras baissés, les mains inutiles, une jeune fille semble vouloir se dissoudre,  ou alors se dissocier du monde.

 

En m’approchant, un détail m’arrête, me touche;

Ses orteils sont repliés, en dedans, comme un ultime effort pour s’accrocher au monde, à moins que ce soit une manière de rentrer en soi et d’initier sa disparition.

Je repense à l’enfant que j’étais, je me souviens de la douloureuse crispation de mes orteils dans mes chaussures lorsque l’on me forçait à exister bien que j’en sois incapable, alors je disparaissais par les pieds…Plus on m’incitait à ne pas être timide, plus mes doigts me faisaient mal…J’avais envie de mourir…

 

D’autres détails nous retiennent sur le visage de cette jeune fille.

D’abord, les joues à peine rosies qui semblent signifier un trouble soudain. Est-ce celui d’être vue alors qu’elle croyait ne pas le valoir ?… Ne rien dire, ne rien faire, ne pas oser, ne pas savoir, juste essayer d’être, alors que rien ne semble fait pour vous…

Il n’y a pas de peur dans son visage, pas d’effroi dans le regard, (de quoi d’ailleurs cette jeune fille, aurait-elle peur? Son innocence lui fait ignorer la brutalité, la rudesse du monde). Dans ce regard il y a juste un doute sur sa propre existence. Les yeux troubles, finement peints trahissent ce doute… Comment décrire, plus encore, ce regard ? La sculpture ne nous habitue pas à de tels regards… Ils sont fait par un peintre, non pas par le seul fait qu’ils soient peints mais par cette part fuyante, indicible qu’ils renferment…

Agnès Baillon est peintre.

Elle ne le dit jamais, ou si  peu.  Sans le savoir elle l’exprime, à travers son admiration constante, débordante, pour Léonardo Crémonini, son Maitre dont l’esprit et les paroles l’inspirent encore.

Elle est peintre à travers une idée de la peinture qui a peu de chose à voir avec une technique mais plutôt à voir avec une dimension autre, poétique, ouverte

Sembler être sculpteur, tout en demeurant peintre, et même en étant que cela me parait possible. Sans doute, Agnès Baillon, y parvient-elle grâce à sa subtilité sensible et à une richesse formelle que la sculpture d’ordinaire ne porte pas.

Dans le modelé de sa matière il y a comme une touche singulière et subtile. La somme des détails, leur finesse offre un style particulier, un style à sa sculpture qui devient peinture.

Tous ces détails forment un tout, un tout qui nous emporte, comme cette petite jeune fille transparente, sage, qui nous emporte par son pouvoir inattendu… Cette poupée blanche n’en est pas une, et qui ne peut être l’objet d’un jeu, puisque c’est elle qui nous saisit et nous transforme insensiblement…

Je m’attarde sur un autre détail, ou plutôt deux, qui n’en font qu’un. La base du nez de ce visage puis son sexe à peine visible.

Il est amusant de voir combien le nez et le sexe des pré- adultes se  développent de manière simultanée. La vague hormonale transforme le visage par le nez, cet appendice apparent, partie trop visible d’une anatomie qui se modifie plus secrètement ailleurs.

Les personnages de Baillon, tout comme cette jeune fille suspendue, sont en arrêt, figés, dans ce hors- temps qui pourrait les avoir boqué dans leur développement. La base de leur nez et leur sexe, semblent en attente. Ces jeunes filles ne sont pas des Lolitas impatientes et les jeunes garçons ne paraissent pas vouloir sortir de cette quiétude étrange. Ils sont comme des bourgeons mais sans la tension qui devraient laisser affleurer leurs rêves ou leurs désirs.

Alors comment percevoir ce que l’on voit ?

Y a-t-il une part de nous dans ces personnages restés sur cette rive lointaine, calme et familière ?

En observant les personnages enfermés de Jean Rustin, (tendrement peints comme ceux d’Agnès Baillon), une interrogation inquiète nous surprend aussi. Sont-ils nous, ou plutôt ce que nous seront ? Mais, cette fois, avec Baillon, l’interrogation est moins douloureuse, d’un autre ordre : Qui y a-t-il en nous de désespérément figé ?…  Et dans cette immobilité et cette inaptitude à toute ambition, n’y a-t-il pas, dans le fond, la nostalgie d’un temps où la vie nous épargnait cette lutte pour la conquête absurde d’une existence dominante ?… N’y a-t-il pas même plus encore qu’une nostalgie ; un regret, celui d’avoir dû se résoudre à abandonner l’innocence et la naïveté de l’enfance, la pureté de ces temps vierges ? Seuls les demeurés, comme on les nomme, restent malgré eux bloqués dans cette enfance sans fin. On songe parfois à eux face aux sculptures d’Agnes.

Agnès Baillon ne ressemble pas à ses sculptures.

Ne parlons pas de son apparence ; là, nul doute, qu’enfant, elle dû se rapprocher de ses jeunes filles sages au teint clair, au nez court, aux yeux céruléens. Parlons de cette femme d’aujourd’hui artiste, volontaire, vive, mobile et ambitieuse…

Alors se pose là, le lien que l’on a parfois envie de faire entre l’artiste, (ce que l’on sait et sent de lui) et l’œuvre (ce que l’on voit ou croit voir d’elle).

Souvent, une dichotomie étonne.

Impossible, à l’évidence, de limiter une œuvre au rôle de miroir, reflet trop simple d’un artiste.

Une œuvre ne peut-elle pas être, aussi, ce que l’on n’est plus, ou plus tout à fait, le reflet d’une nostalgie que j’évoquais ? Une œuvre ne peut-elle pas être ce que l’on souhaite au contraire devenir; citons ici Miro et sa volonté affirmée de s’évader de son pessimisme naturel avec une œuvre résolument optimiste…

Un œuvre n’est-elle pas dans, certain cas, la projection d’un monde rêvé et d’un peuple que l’on s’invente et qui nous manque ?

Mais au-delà de tout cela, n’y a-t-il pas toujours comme principale origine une blessure ? Quelle est-elle chez Agnès Baillon ?

Elle se livre peu.

Jean Genet le rappelle;  Il n’est pas à la beauté d’autre origine que la blessure, singulière différente pour chacun, cachée ou visible, que tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde…

Toutes les œuvres sont des énigmes. L’artiste lui même n’y voit pas clair. C’est mieux ainsi… La condition d’une œuvre vraie n’est-elle pas de laisser précisément l’artiste étonné et heureux parfois des questions qu’elles lui posent ?…

L’œuvre d’Agnès Baillon est une œuvre cultivée (on y croise des influences aussi multiples que variés allant de l’Egypte ancienne à l’art très contemporain en passant par la peinture Flamande ou italienne du quattroccento ) si elle est donc une œuvre intelligente et complexe, le discours de l’artiste est assez simple, pudique,  et ne nous aide pas, comme si elle rejoignait par moment ses créatures dans une forme d’étonnement naïf,  qui finalement laissent intact le mystère…

Le privilège de connaître un artiste pousse à s’interroger plus encore comme j’ai essayé de le faire…

Ici le jeu de piste est particulièrement déroutant…Ce jeu, succédant à un silence à une émotion subite, comme celle que fut la mienne, ce matin là, face à cette jeune fille… au loin…

L‘art nous offre cela de temps en temps ; un trouble précieux, qui loin d’être une fin, nous invite par surprise à un voyage sans raison autre que le voyage…

 

Marc Perez, octobre 2011