Passages

L’instant est capté sans qu’on n’en saisisse rien avec certitude, le fragment est ressenti comme partie d’un tout probable, entre le réel et le virtuel. Agnès Baillon sculpte le passage. Tels sont ses spectateurs, à peine assis, posés plutôt.

Les jambes sont ballantes. Il y a des demi-sourires, des visages intransitifs, des regards baroques. Des expressions de patience et de vague attente. Le temps est suspendu. On retient son souffle en attendant mieux. Est-ce l’entracte ? Quel est ce théâtre d’ombres ? Cette parenthèse où les corps entrent dans la lumière est peut-être une mesure pour rien. Le décor est laissé à la discrétion des conjectures.

De ce vide singulier émerge un pluriel. Quatre personnages juxtaposés, davantage ensemble que disjoints. Ils font groupe sans qu’on soit persuadé qu’ils se connaissent. Deux hommes, deux femmes. Cortège indéterminé ! Les hommes aux mains fines, en tenue de ville certainement, stagnent, convenus, à côté de femmes anodines, vaguement gracieuses. Pas d’anecdotes ni de chroniques. Table des matières : comment se soustraire, comment concilier le présent et la présence, la plastique et l’image arrêtée, saisie au vol, captée dans la prose quotidienne ?

Comment comprendre le passage de la résine, du papier mâché à l’apparence prestigieuse du marbre, de l’albâtre ? « Ce travail de disparition de la matière première trahit le fait que je recherche en permanence » Dans le doute, on suppose. On construit ses hypothèses. L’imagination fait le reste ! On s’arrête sur ce paysage sans qualités. « Elles dansent, elles chantent quelquefois, mais cela semble inutile, leur insignifiance persiste. » (Marc Perez, 2013). Le regard s’arrête sur les yeux peints, sur l’harmonie des postures. Et parfois sur des cheveux d’or, sur une dentelle (Fille aux cheveux longs), sur un bijou (Groupe de femmes). « Dites-moi ce que vous voyez, je vous dirai qui vous êtes !», plaisante Agnès Baillon. Plutôt que l’interprétation, Agnès Baillon tient à laisser au regard la puissance de son propre pouvoir de création.

« En réalité, chaque lecteur est quand il lit, écrit Proust, le propre lecteur de soi-même.» (Le temps retrouvé) On entre progressivement dans la tiédeur de l’incertitude ! Les sensations convoquent l’oubli. Les sentiments appellent la mémoire. On se souvient. Nous sommes sur le banc d’un square, sur la margelle d’une fontaine engourdie. Sans doute, ces messieurs dames font-ils leurs débuts dans le monde ? Ils sont bien là, alignés, provisoires, sur leurs gradins nonchalants. Malgré l’effet d’équilibre, ils ne savent pas trop quoi faire de leurs mains ni comment se tenir, ni s’il faut engager la conversation … Sans doute, sont-ils tout simplement de passage ?

Qui peut le dire ? La lumière s’accroche sur ces silhouettes pâles. Asymétries balbutiantes. Le temps s’étire. Inertie voluptueuse. Les corps sont en apesanteur. Les lignes sont en devenir, des esquisses, des gestes allusifs, une imagination intime et collective. Tentatives, tentations. Le cortège des spectateurs a des harmoniques de fresque, des effets d’ensemble, entrevus dans la pénombre minutieuse des scènes claires obscures de l’âge classique, des intérieurs italiens, des regards flamands, des allures de Louvre. À nous d’éprouver leur mystère, de saisir la matière modelée sans carats, sans pigments, sans références. Le présent, la présence, le passage. Ni nostalgie, ni repentirs, ni regrets. Une drôlerie habite ces silhouettes itératives, fantasques et qui se ressemblent autant qu’elles diffèrent. Agnès Baillon donne confiance. Son pas-encore est la promesse des pages blanches de l’imprévisible.

Les figures d’Agnès Baillon n’attendent pas d’être délivrées. A tout moment, le silence peut se rompre. Une décision, un envol, en élan, peuvent briser le fragile sortilège ! Et rompre le charme. Avant de s’évanouir, si on s’en tenait là ? Dans la marge, à la marge du pas-encore. Les intentions citérieures des personnages sont encore à l’étude, au plus près de nous. Aucune décision n’est encore prise. Nous sommes dans le « pas encore». Une infinité de possibles sont ouverts. Vladimir Jankélévitch donne son nom latin, « nondum », à cet instant indéterminé où rien n’est joué et qui incite à saisir notre part de liberté. Le « pas-encore » déploie une infinité d’occurrences, à la discrétion de chacun. Les dés ne sont pas jetés ! Bien sûr, un pressentiment inquiet nous avertit que notre tour va passer, l’étincelle s’éteindre, la chance tourner. Mais le temps de la nostalgie ne suscitera pas le regret de l’instant suspendu … Le « déjà plus » ne laissera pas les spectateurs revenir en arrière … : « Ce que nous appelons le présent, l’instant présent, est en partie un souvenir du passé, et en partie, une anticipation de l’avenir. Entre déjà plus et encore à venir … » (Jean-Claude Ameisen, Les battements du temps)

Agnès Baillon, malgré la légère mélancolie qui nimbe l’expression cristallisée des spectateurs, les laisse prendre la lumière, prendre l’air, s’animer de diffractions … Les figures du « pas-encore », jovialité discrète et retenue, donnent des gages de futur, peut-être même d’allégresse. Promesses de l’aube. Un optimisme inquiet, une équilibre incertain, mais la résolution de la volonté. Un optimisme naissant émane de leur détermination placide mais résolue. Certainement, tout va commencer. D’un instant à l’autre !

Quelquefois, Agnès Baillon, la provocante, ayant tourné ses humbles matières en azur, modèle « un personnage recouvert d’un drap ». Entre la veille et le sommeil, quel est ce gisant d’un jour,  de passage entre des  mauvais rêves et des impasses, entre les points de suspension du « pas-encore » avec ses contours et ses détours? Entre les variations du jour et celles de la nuit, entre la lueur de l’aube et celle du soir, il ajournera sa réponse. Les courbes du tissu qui l’enveloppent ont des allures d’au-delà autant qu’elles suivent les plis, les adjectifs des sentiments éprouvés à l’instant même ! Entre la gravité et la légèreté,  ce « personnage recouvert d’un drap », cet homme se calfeutre,  entre vestige et vertige.

Agnès Baillon, la plasticienne, ouvre les éventails à toutes sortes d’horizons d’attente … Opacité, transparence. La matière s’inerve ! On voit le jour ! Un rai de lumière avance dans ces corps inertes et pénètre les arcanes de la peau, les sources, l’énergie du désir, le rose aux joues. Un regard en coin de tricheuse montre que l’on n’est pas dupe. Ils savent à quoi s’en tenir, les spectateurs candides et irréprochables, ils en savent long ! Sous le masque, il y a comme le sang de Nina qui coule … le sang « qui coule bleu sous ta peau blanche », dit Rimbaud (Les réparties de Nina). Agnès Baillon, la classique, s’insère dans les allusions, les signes, les rappels, les souvenirs. Son histoire des arts est allusive, oblique, depuis masque antique à la rupture des proportions, aux réalismes, aux expérimentations qui la fascinent sans pour autant la détourner.

« C’est l’apparition qui m’intéresse », dit Agnès Baillon, la vertigineuse. Blanc sur blanc, les Femen apparaissent soudainement, émergences contemporaines dans un décor jusque là sans chronologie. Comme un autre forme de tangence au présent, à l’actualité. Femmes qui apparaissent, surgissantes, intempestives, insaisissables. Femen éphémères, présences fugaces destinées à s’escamoter dans l’absence, à apparaître pour disparaître dans le même instant, non sans avoir laissé l’image subliminale de leur message militant, d’une lutte entrevue. Vues pour être entrevues. Montrant « ce sein que l’on ne saurait voir » selon la formule de Tartuffe, les Femen d’Agnès Baillon, poing tendu, bouche ouverte sur l’énigme d’une légitimité, sont tendres et veloutées. Ces femmes debout ne sont pourtant pas des allégories. Elles croisent la lettre et l’esprit de la loi, le plus charnel et le plus litigieux, loin des écrans, dans le silence de la statuaire, les plis des ventres, les courbes des poitrines, le dessin des épaules, la parole et le silence, le droit, le devoir, la morale provisoire de leurs fugaces et polémiques passages …

Agnès Baillon concilie les contraires. Tantôt un fragment de bronze, tout droit sorti du laboratoire de ses archéologies intimes, savantes et naïves, distille sa grimace ou son sourire. Tantôt, irrévérencieuse, elle isole un modèle qui quitte le chœur pour recueillir le silence propice à la confusion des sentiments. Tantôt, une chorale de voyageuses regarde au loin, visant un horizon chimérique, ont les mains en visière pour se protéger du soleil avant de crier : « Terre ! » Agnès Baillon, sculpteuse du passage : «  Aujourd’hui, disait Leonardo Cremonini en 1980, je crois que la peinture doit éviter de faire du bruit, car seul le doute est dynamique. » (Harry Bellet, Le Monde, 12 avril 2010). Les mots du maître de peinture portent jusqu’aux oscillations des sculptures, ce sont les mots qui changent, nécessairement attendus pour donner à voir, dans la présence modelée, la possibilité des passages !

Pierre-Jérôme Stirn